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Tout
aurait dû partir de là. Chaville Rive Gauche. Ma vie, elle aurait pu
se dessiner là, sur le quai de la gare. Ambitions. Rêves
démesurés. Rails du succès. Si j’avais su, alors, ma vie, à dix
ans, ça aurait été départ Chaville Rive Gauche. Mais j’étais
bien trop content. Trop content d’être arrivé pour partir de
nouveau.
Chaville à dix ans, si, chaque jour, on fait l’aller retour
Villepreux-Versailles, si on ne peut se payer le billet pour Paris
Montparnasse, ni le retour ni même l’aller, si on veux pourtant
visiter le monde, explorer des bouts de ligne, après avoir vu Saint
Cyr l’Ecole, la gare et les trois quais, Fontenay le Fleury et les
talus qui mènent vers le bois, Chaville, Rive Gauche surtout, quand
on sait plus tard, après, les gens qui y vivent, Chaville donc, c’est
déjà pas mal et au lieu d’aller plus loin, de se dire ça y est,
ça n’est qu’un début, si je sais aller ici je peux aller
ailleurs, on se pose, on ne bouge plus et on perd l’occasion de
repousser un peu les limites du monde.
Les aventures d’enfant, ça a des proportions énormes à dix ans,
mais il faudrait apprendre à ne pas s’en contenter. Trouver les
sous du billet Versailles-Chaville, sans argent de poche et sans trop
voler non plus, c’est un exploit dont on peut pas dire qu’il le
reste pour peu qu’un jour on finisse par se mettre à travailler et
que l’on puisse se payer une carte orange cinq zones, avec la
certitude que, le soir, on ira quand même au resto.
A dix ans, aller à Chaville et pouvoir en revenir, en train, en
organisant soi-même le voyage, portes du wagon entrouvertes pour que
les courants d’air dessinent le portrait d’un type cheveux au
vent, on se sent fier. Ça change les habitudes. On s’éloigne un
peu de ce que l’on devrait faire. Rentrer à Villepreux et faire les
devoirs. C’est l’aventure, le voyage, tout ce qu’on ne connaît
pas. Et la liberté. Chaville Rive Gauche, à dix ans, lorsqu’on
saute du wagon, encore en marche, à peine ralenti, et que l’on
tombe sur le quai, genoux écorchés, on se sent vivre plus que d’habitude.
Le cartable a amorti le chute et on se redresse avec le sentiment d’avoir
réussi, d’être arrivé, et de ne devoir cela à personne, si ce n’est
à un appétit de voir et connaître qui s’éteint dès que l’on
se sent arrivé. Après Chaville, d’autres auraient envie de visiter
le RER. A dix ans, le RER, c’est un progrès considérable. Après
Chaville, sur la ligne, il y a Sèvres, Clamart, Vanves Malakoff. On a
même vu des trains s’arrêter à Bellevue. On devrait avoir envie
de visiter tout cela. Parce qu’en plus, les quais de Chaville Rive
Gauche, c’est pas terrible. Le ballast est aussi sale qu’à Saint
Cyr, à Fontenay. Les bancs sont cassés, ici comme ailleurs.
On ne peut pas se contenter de Chaville Rive Gauche. On ne devrait pas
s’en contenter mais moi, si, j’étais bien. Chaville Rive Gauche,
c’est comme partout ailleurs mais on sait quand même que c’est
ailleurs. Et c’est le principal. Et puis, on s’attache. On se sent
curieux. On visite la gare. On achète le billet retour à un agent de
comptoir et il paraît déjà différent de ceux de Versailles, de
Villepreux, peut être moins dégrossi, plus authentique comme agent
de la SNCF. Le quai est long, très long à Chaville Rive Gauche et on
compte les pas qu’il faut faire d’un bout à l’autre. L’herbe
pousse à quelques endroits et on aime ça, à dix ans, l’idée que
l’herbe pousse aussi à Chaville Rive Gauche. On s’attendrit. On s’habitue
à ne plus voir Villepreux ou Versailles, mais les lettre de Chaville
sur les murs de la salle d’attente et au lieu de vouloir partir plus
loin, on attend le train du retour.
On fait erreur. On est peut être resté paysan pour ne pas vouloir
pousser plus loin. On aura des regrets, c’est sûr, de ne pas avoir
placé plus loin le ticket de l’ambition mais là, non, on se plante
dans le train du retour, paysan que l’on est, picard de souche et de
cœur et plutôt que de profiter de l’occasion, puisque déjà on
était parvenu à Chaville Rive Gauche, que l’on avait déjà fait
un bout de chemin, que l’on savait comment s’échapper, on rentre
chez soi, content de l’aventure, content de ne pas être aller trop
loin tout de même. Chaville Rive Gauche, on se sent poète, on dit
que cela a du charme, que la banalité est une beauté un peu triste.
Les quais de la banlieue, c’est l’ailleurs si l’on veut, pour
peu qu’on veuille y entreprendre le voyage, que l’on y sente l’air
de l’aventure car on le nez délicat et il n’est pas nécessaire d’être
fouetté par le vent du large pour vivre le lointain. On sent pourtant
qu’aux yeux des autres, on se contente de peu, on manque d’ambition.
On fera pas carrière, comme on dit, parce que l’on sera content de
vivre dans un immeuble un peu décrépit et que l’on n’enviera pas
l’appartement des copains.
Et on passe un peu sa vie à piétiner à Chaville Rive Gauche. On est
bien où l’on est et c’est agréable de pouvoir se plaire aussi
sur des quais désolés. Mais on se demande parfois si ça fait
avancer le monde, Chaville, et si on ne devrait pas fourrer son nez
plus loin, si on n’aurait pas dû à dix ans, frapper un grand coup,
vaincre Clamart par exemple, pour ne plus jamais revenir, pour
expulser le goût du peu, du petit rien qui nous font rester là à
regarder passer les trains de ceux qui réussissent.
 
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