Un jour peut être, une plaque ornera
limmeuble où il réside. Elle dira que vécut là un Président et que ce
Président, ce fut lui. Pour que la plaque évoque son souvenir, la bonne marche du temps
commande, dès aujourdhui, que le Président, ce soit lui. Cest un Président
tout ce quil y a dordinaire, avec légion dhonneur et pellicules. Il ne
dépare pas parmi ses homologues étrangers. Il nen impressionne aucun non plus. Ce
nest ni le plus beau, le plus fort, le plus grand : il est celui que le
suffrage nous a donné.
Chez nous, le Président, cest lui. On trouve son portrait, en couleur, dans toutes
les mairies. Les enfants agitent de petits drapeaux sur son chemin. Il a sa place
réservée dans les tribunes officielles des théâtres, des stades et des gymnases. On le
conduit dans une longue voiture gris métallisé. Des motards le précèdent dans les
bouchons, les voitures se rangent à gauche et à droite pour le laisser passer.
Le Président nest pas le premier. Ni, sans doute, le dernier. Il est le nième
dune longue série. La Constitution a horreur du vide et le Président remplit ses
fonctions avec conscience. Son double menton ne lui donne pas dautorité
particulière mais il est de tout ce qui, chez nous, convient dêtre présidé. Sa
tenue irréprochable et ses bonnes manières honorent la République. Elle lui demande de
présider, cest tout ce quelle exige de lui, et il le fait très bien. Il
na pas la poigne de fer des patrons. Il ne dirige rien, ne coordonne pas grand chose
et pourtant, tout le monde se tait quand il entre en conseil des ministres. Il na
pas besoin de réclamer la parole car cest lui qui la donne. Lui-même la prend
rarement. Le Président na rien à dire de particulier, rien durgent qui
nécessite de couper son Premier Ministre. Celui-là est un bavard. Comme le Président
est un bon garçon, il le laisse parler.
Qui fut le Président, cest ce que ne pourra deviner le passant lorsquil
viendra à passer devant limmeuble de celui-ci et quil lira, sur la plaque,
son nom encadré entre deux dates. Ce quest le Président aujourdhui,
dailleurs, peu de ses contemporains le savent. Peu se demandent sil est un bon
Président. La question pourrait être difficile, controversée et cest sans doute
pour cela que personne ne se la pose. Le Président lui même ne sy hasarde pas. Non
quil nait le temps. Il est des moments dans la vie dun Président où il
ny a pas tant à faire et on ne perdrait rien à sennuyer un peu ou même à
se poser des questions. Mais dans ces moments là , le Président préfère dormir.
Il faut quil se repose car il se sent parfois fatigué. Il peut dormir
nimporte où. Il dort à table. Il dort au bureau. Il dort en Conseil des ministres.
Il ronfle pour couvrir le bruit des réacteurs, dans lavion, avec les journalistes.
Le Président a commencé à dormir à quarante ans. Un après-midi, à lAssemblée
Nationale, un ministre répondait à la question dun député sur une
départementale et sa déviation. Comme il en était à confondre D85 et D87, le
Président sest assoupi.
Personne ne lui reproche de faire la sieste. A son âge, cest bien naturel. Le
Directeur de Cabinet est déjà bien heureux quil se souvienne du nom de ses
interlocuteurs. Le Président a bonne mémoire même sil sert invariablement à
chacun la même anecdote. " La politique, cest comme larithmétique,
un et un feront toujours deux " explique-t-il. Personne ne ait où il veut
venir. Lui non plus. Il faut bien faire la conversation.
Ce nest peut être pas un grand homme mais je suis heureux de le servir. Je ne suis
pas comme le Directeur de Cabinet
 
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