Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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J’ai peur de tomber dans l’escalier.
Je n’en ai pas encore parlé aux autres. Je n’ose leur confesser. Lequel d’entre eux me comprendrait, moi qui ai appris à marcher voilà plus de quarante ans ? Ils diront tous que, depuis le temps, je devrais bien savoir mettre un pied devant l’autre, en descente comme en montée. " C’est ridicule " feront-ils en haussant les épaules. Je ne pourrai les détromper.
Je ne veux pas les décevoir. Je préfère attendre, ne rien dire encore. Ils me diraient " Mais tu as bu ? ". Et je répondrais que non, je n’ai pas bu, mais que j’ai peur de tomber dans l’escalier malgré tout, que j’ai peur même si je ne suis pas encore vieux, que je ne suis pas sujet au vertige, que je n’ai pas encore les guiboles qui flanchent.
Je ne suis pas un trouillard. Il ne faut pas se méprendre. Je ne suis pas un trouillard et j’ai eu dans ma vie bien des occasions de le prouver. Je pourrai vous parler d’un jour : c’était, je crois, un dimanche. Eh bien, ce jour-là, c’est moi qui suis monté sur l’échelle de tonton Gaspard, une échelle toute branlante, moi le plus jeune, le plus fragile aussi, pendant que les autres regardaient si j’allais tomber.
La vie en général ne me fait pas peur. Mais l’escalier, lui, m’inquiète. Ou plutôt, il m’angoisse. Il m’angoisse d’autant plus que c’est bien le seul que je puisse emprunter pour rentrer chez moi. Et que j’habite au quatrième étage. Sans ascenseur. J’ai d’ailleurs réclamé un ascenseur à la dernière réunion. Les autres, dont certains sont bien plus riches que moi, se sont exclamés : " Un ascenseur, pour quoi faire, vous voulez nous ruiner, nous avons déjà un escalier ! ". J’ai argumenté : " L ‘ascenseur donnera du standing à l’immeuble ! ". Ils ont ricané…J’ai demandé à défaut qu’au moins, la concierge cesse de cirer les marches et de polir la rampe. Les autres m’ont regardé, étonnés. " La propreté vous gêne ? " m’a demandé l’un d’eux. Je ne pouvais pas donner mes vraies raisons et j’ai répondu que certains jours, avec le soleil, les marches m’éblouissaient, surtout à la montée. Les autres ont ri.
Si je n’ai rien dit aux autres, c’est justement que je déteste que l’on rie de moi. Je ne le supporterais pas. Pour cette raison, je porte la cravate. C’est ainsi que j’évite que l’on se moque de moi. Avec ma cravate, je ressemble à un agent d’assurances. C’est ma femme qui le dit. On ne rit pas d’un agent d’assurances. En tout cas, pas en face. On ne sait jamais ce qu’on raconte d’un agent d’assurances, dès qu’il a le dos tourné, en fin de repas, pour se détendre l’estomac, mais au moins quand je croise les autres, ma cravate force le respect. Ils me saluent poliment et je réponds dignement. On ne rit pas, je vous prie de le croire.

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