Jai peur de tomber dans
lescalier.
Je nen ai pas encore parlé aux autres. Je nose leur confesser. Lequel
dentre eux me comprendrait, moi qui ai appris à marcher voilà plus de quarante
ans ? Ils diront tous que, depuis le temps, je devrais bien savoir mettre un pied
devant lautre, en descente comme en montée. " Cest
ridicule " feront-ils en haussant les épaules. Je ne pourrai les détromper.
Je ne veux pas les décevoir. Je préfère attendre, ne rien dire encore. Ils me diraient
" Mais tu as bu ? ". Et je répondrais que non, je nai pas
bu, mais que jai peur de tomber dans lescalier malgré tout, que jai
peur même si je ne suis pas encore vieux, que je ne suis pas sujet au vertige, que je
nai pas encore les guiboles qui flanchent.
Je ne suis pas un trouillard. Il ne faut pas se méprendre. Je ne suis pas un trouillard
et jai eu dans ma vie bien des occasions de le prouver. Je pourrai vous parler
dun jour : cétait, je crois, un dimanche. Eh bien, ce jour-là,
cest moi qui suis monté sur léchelle de tonton Gaspard, une échelle toute
branlante, moi le plus jeune, le plus fragile aussi, pendant que les autres regardaient si
jallais tomber.
La vie en général ne me fait pas peur. Mais lescalier, lui, minquiète. Ou
plutôt, il mangoisse. Il mangoisse dautant plus que cest bien le
seul que je puisse emprunter pour rentrer chez moi. Et que jhabite au quatrième
étage. Sans ascenseur. Jai dailleurs réclamé un ascenseur à la dernière
réunion. Les autres, dont certains sont bien plus riches que moi, se sont
exclamés : " Un ascenseur, pour quoi faire, vous voulez nous ruiner, nous
avons déjà un escalier ! ". Jai argumenté :
" L ascenseur donnera du standing à
limmeuble ! ". Ils ont ricané
Jai demandé à
défaut quau moins, la concierge cesse de cirer les marches et de polir la rampe.
Les autres mont regardé, étonnés. " La propreté vous
gêne ? " ma demandé lun deux. Je ne pouvais pas donner
mes vraies raisons et jai répondu que certains jours, avec le soleil, les marches
méblouissaient, surtout à la montée. Les autres ont ri.
Si je nai rien dit aux autres, cest justement que je déteste que lon
rie de moi. Je ne le supporterais pas. Pour cette raison, je porte la cravate. Cest
ainsi que jévite que lon se moque de moi. Avec ma cravate, je ressemble à un
agent dassurances. Cest ma femme qui le dit. On ne rit pas dun agent
dassurances. En tout cas, pas en face. On ne sait jamais ce quon raconte
dun agent dassurances, dès quil a le dos tourné, en fin de repas, pour
se détendre lestomac, mais au moins quand je croise les autres, ma cravate force le
respect. Ils me saluent poliment et je réponds dignement. On ne rit pas, je vous prie de
le croire.
 
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