Toujours est-il que, pour
lescalier, je nai rien dit. Jai peur en silence, sans rien en laisser
paraître. Jévite de sortir mais, quand il le faut, je descends lescalier
avec assurance. Devant les autres, je le monte quatre à quatre. Jen rajoute même
quand il le faut. Le dimanche, je hisse mon gros derrière, celui qui ne fait rire
personne, du moins je lespère, sur la rampe et je glisse jusquen bas, assis
comme çà, un peu grotesque mais fier de ne rien laisser paraître de ma peur. Ma femme
nen revient pas. Elle trouve que jai retrouvé la forme de mes vingt ans,
celle quelle na jamais connue. Et moi, je souffre en silence. Je tremble rien
quà idée daller chercher le pain. Je me réveille la nuit, en nage, à
lidée que le lendemain, sans doute, il me faudra encore emprunter lescalier.
Pourtant, la première fois que jai emprunté lescalier, je lui ai trouvé un
certain charme. Il navait pas, en apparence, lesprit étroit des escaliers
populaires. Ses marches, polies, sentaient le propre. A lusure, en leur milieu, on
sentait que ceux qui lempruntaient étaient bien nourris. Le premier jour, ce qui
ma plu, cest la rampe, une belle rampe de fer forgé. Après avoir monté les
escaliers, jai visité lappartement du quatrième étage. Un deux pièces un
peu sombre mais lescalier lui me plaisait bien. Fou que je suis ! En
téléphonant le soir à ma femme, jai dit " En plus, limmeuble est
très bien situé et, tu verras, il y a un très bel escalier ". Jétais
alors sous le charme. Aujourdhui, lescalier affiche le même air bourgeois que
ce premier jour où je le rencontrai, un air qui ferait plaisir à voir, sil
ny avait cette peur qui ne me lâche pas et si je ne savais pas quil est des
êtres et des choses prêts à vous trahir à la première occasion.
Ça na pas manqué. Lescalier a trompé ma confiance. Nous avions à peine
emménagé que ma femme a fait une chute. Rien de grave. Elle a manqué une marche et a
dévalé les trois suivantes sur le derrière. Puis elle sest arrêté et elle a
geint. Elle sétait fait mal. Pas très mal, mais mal quand même, comme lorsque
lon se fait un bleu. Il faut dire que ma femme est sensible. Pas douillette,
sensible. Et lescalier, lui, ne sest pas excusé. La rampe luisait, dans
lombre, comme sil ne sétait rien passé. Ma femme sest relevé.
" Ce nest rien, ce nest rien ", elle a fait, en se massant
le bas du dos. " Comment, rien ", ai-je répondu, irrité.
Ce nest pas rien, un escalier qui peut vous trahir comme ça lui chante, sans
lannoncer à lavance ! Cela nest pas rien, un escalier dans lequel
on peut tomber, peut être se faire mal, se fracturer quelque chose ! Une marche que
lon peut manquer, cela nest pas rien, cela peut être même dangereux. On ne
meurt pas que de grandes choses, que de belles maladies ! Une marche suffit parfois.
Pas toujours, mais parfois.
  
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