Je nai pas voulu en rajouter. Devant ma femme, jai joué lindifférent.
" Tu es sûr que tu veux vraiment aller te promener, dans ton état ? Rien
de cassé ? Veux-tu que nous allions faire une radio ? ".
" Non, non, vraiment, ne tinquiète pas
". Jai
ruminé pendant toute la promenade des pensées moroses. Et si lescalier achevait au
retour ce quil navait pu réussir du premier coup ? Et si, après
sen être pris à ma femme, il sen prenait maintenant à moi ?
Dautant quil avait bien du remarquer que je navais pas du tout
apprécié la chute, que je savais que cétait lui le coupable. Ma femme ma
observé dun air curieux durant toute la promenade, pendant que je marmonnais des
pensées terribles, des promesses de vengeance. Et, à la fin nous étions revenus
dans la cage descalier jai dit " Monte, toi dabord, je
reste un peu en bas, il faut que je réfléchisse. Je lai regardée monter avec
inquiétude. Rien ne sest passé, cette fois. Jai alors pensé, cest à
mon tour de tomber dans lescalier.
Je résolus de ne pas lui donner cette joie.
Deux heures durant, je suis resté en bas. Lombre sest épaissie. Je rallumais
la lumière toutes les trois minutes, à cause de la minuterie. Jai du me rendre à
lévidence. Je ne pouvais pas passer la nuit dans la cage descalier. Il
faudrait bien quà un moment je remonte. Toute ma vie était là-haut, à quatre
étages au dessus de moi. Je navais rien dailleurs pour passer la nuit. Rien
dans les poches : ni pyjama, ni brosse à dents. Tout était resté là-haut,
séparé de moi par un dangereux escalier. Jai fixé la première marche. Elle
na pas bougé. Cela ma donné du courage. Jai soumis les autres de mon
regard menaçant. Elles ont dû craindre mon air dhypnotiseur féroce, car cette
fois-là au moins, elles nont pas osé sen prendre à moi Je suis monté
lentement, très concentré. Jai compté chaque marche. A la
quatre-vingt-quatrième, jétais arrivé devant ma porte. Jai sonné. Ma femme
a ouvert. " Il est tard ", a-t-elle dit, " où étais-tu
passé ? ". " Jétais en bas ", ai je répondu.
" Jespère que tu nas pas bu, a-t-elle fait, " jai
préparé le poulet ". Et ce soir-là, jai mangé du poulet. Je le digère
très bien, en général, mais cette nuit-là, jai senti le poulet peser sur mon
estomac. Je nai pas dormi. Et jai du écouter, tout à mon loisir forcé,
lescalier craquer et craquer, des heures durant, comme le mât dun bateau qui
sen va sombrer. Le poulet et lescalier mont donné la mal de mer. Au
matin, jétais vert. Ma femme a dit " Tu nas pas lair bien,
allons voir le médecin. " " Je préférerai quil monte,
lui
" ai-je fait.
Pour les autres, cest pareil. Ils avaient coutume de nous inviter à dîner, ma
femme et moi. Peut être à cause de la cravate. Je ne rendais pas les invitations, mais
je me rendais aux leurs avec plaisir. Depuis quelques temps, je décline. Je leur dis
" Mais pourquoi ne venez pas dîner chez nous, cette fois, pour changer. Si vous
voulez, vous pouvez même apporter votre manger, ma femme et moi, ne nous en formaliserons
pas
".
  
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