Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Je n’ai pas voulu en rajouter. Devant ma femme, j’ai joué l’indifférent. " Tu es sûr que tu veux vraiment aller te promener, dans ton état ? Rien de cassé ? Veux-tu que nous allions faire une radio ? ". " Non, non, vraiment, ne t’inquiète pas… ". J’ai ruminé pendant toute la promenade des pensées moroses. Et si l’escalier achevait au retour ce qu’il n’avait pu réussir du premier coup ? Et si, après s’en être pris à ma femme, il s’en prenait maintenant à moi ? D’autant qu’il avait bien du remarquer que je n’avais pas du tout apprécié la chute, que je savais que c’était lui le coupable. Ma femme m’a observé d’un air curieux durant toute la promenade, pendant que je marmonnais des pensées terribles, des promesses de vengeance. Et, à la fin –nous étions revenus dans la cage d’escalier – j’ai dit " Monte, toi d’abord, je reste un peu en bas, il faut que je réfléchisse. Je l’ai regardée monter avec inquiétude. Rien ne s’est passé, cette fois. J’ai alors pensé, c’est à mon tour de tomber dans l’escalier.
Je résolus de ne pas lui donner cette joie.
Deux heures durant, je suis resté en bas. L’ombre s’est épaissie. Je rallumais la lumière toutes les trois minutes, à cause de la minuterie. J’ai du me rendre à l’évidence. Je ne pouvais pas passer la nuit dans la cage d’escalier. Il faudrait bien qu’à un moment je remonte. Toute ma vie était là-haut, à quatre étages au dessus de moi. Je n’avais rien d’ailleurs pour passer la nuit. Rien dans les poches : ni pyjama, ni brosse à dents. Tout était resté là-haut, séparé de moi par un dangereux escalier. J’ai fixé la première marche. Elle n’a pas bougé. Cela m’a donné du courage. J’ai soumis les autres de mon regard menaçant. Elles ont dû craindre mon air d’hypnotiseur féroce, car cette fois-là au moins, elles n’ont pas osé s’en prendre à moi Je suis monté lentement, très concentré. J’ai compté chaque marche. A la quatre-vingt-quatrième, j’étais arrivé devant ma porte. J’ai sonné. Ma femme a ouvert. " Il est tard ", a-t-elle dit, " où étais-tu passé ? ". " J’étais en bas ", ai je répondu. " J’espère que tu n’as pas bu, a-t-elle fait, " j’ai préparé le poulet ". Et ce soir-là, j’ai mangé du poulet. Je le digère très bien, en général, mais cette nuit-là, j’ai senti le poulet peser sur mon estomac. Je n’ai pas dormi. Et j’ai du écouter, tout à mon loisir forcé, l’escalier craquer et craquer, des heures durant, comme le mât d’un bateau qui s’en va sombrer. Le poulet et l’escalier m’ont donné la mal de mer. Au matin, j’étais vert. Ma femme a dit " Tu n’as pas l’air bien, allons voir le médecin. " " Je préférerai qu’il monte, lui… " ai-je fait.
Pour les autres, c’est pareil. Ils avaient coutume de nous inviter à dîner, ma femme et moi. Peut être à cause de la cravate. Je ne rendais pas les invitations, mais je me rendais aux leurs avec plaisir. Depuis quelques temps, je décline. Je leur dis " Mais pourquoi ne venez pas dîner chez nous, cette fois, pour changer. Si vous voulez, vous pouvez même apporter votre manger, ma femme et moi, ne nous en formaliserons pas… ".

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