Javais cinq ans en soixante-huit.
Mes souvenirs de cette année-là ont le trait imprécis des mémoires
denfance ; ils hésitent parfois, comme issus dun esprit encore confus,
gênés par une conscience trop neuve. Ils ont le teint brouillé, tout recouverts
quils sont par les autres âges de ma vie. Ils ont subi les mutilations de
lhistoire.
Entre les ratures portées par les souvenirs les plus récents et les marques du
reniement, je discerne pourtant, surgissant de la confusion de lépoque,
limmense espoir qui emballait les rues.
Accroché aux jupes de ma mère, je profitais des conversations qui décidèrent de mon
destin. Chez les voisins, les parents, les amis, les rumeurs allaient bon train. Les
bruits les plus fous sortaient les hommes de leur torpeur. Les femmes riaient sous cape.
Pris dune joie frénétique, les gamins couraient les rues en chantant. Tous
étaient agités dune émotion particulière, de celles qui surgissent au hasard de
lhistoire, quand on ne sy attend plus, quand un vent neuf commence à souffler
et quil soulève les voiles dune grande aventure. La nouvelle était
colportée par les marchands ambulants, psalmodiée dans les temples, criée sur les
places publiques.
La nouvelle ? La bonne nouvelle.
Marc, le prêcheur talentueux, le disciple de Pierre, avait terminé son évangile. Et
tout lEmpire Romain, de Gaule en Egypte, était gagné par sa prose alerte. Son
verbe talentueux promettait des lendemains qui chantent.
 
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