Il avait mis le feu au cur des
hommes. Même Sarah, la petite voisine que je pensais à lépoque pourtant folle de
moi, avait perdu le sens. Je la surpris un soir derrière la synagogue alors quelle
venait de tagguer sur un mur une phrase dont je rougis encore : " Marc,
évangélise-moi ! "
Devant un tel élan, avec le sérieux de mes cinq ans, empêtré dans le tissu maternel,
je résolus que moi aussi, un jour, je ferais lévangéliste. Je serai
lévangéliste de ces dames, celui des nouveaux convertis et des amateurs de belles
histoires. Moi, qui ne savais encore ni lire ni écrire, et qui nétais même pas
promis à lécole, je me suis juré, dans les premières semaines du printemps 68,
de couvrir, dune plume délirante, les exploits du nouveau prophète et de faire
sonner mon génie par les trompettes de la renommée.
Mais les vocations proclamées à cinq ans ne sont pas prises au sérieux. Elles tirent
des lèvres de nos parents un sourire amusé où lon discernerait même de la
condescendance. Ainsi, les parents de mon cousin Samuel
Il leur a révélé
quil traduirait un jour la pierre de Rosette. Ils lui ont répondu que pour cela, il
faudrait déjà quil sache lire et écrire
Comment les parents pourraient-ils comprendre notre nature profonde? Comment leur
faire partager nos désirs les plus fous, eux qui rêvent pour nous dune vie
rangée, dun avenir pépère ? Marin de galères, soldat de lEmpire ou
marchands du Temple, voilà les métiers auxquels leur cur généreux mais dénué
dimagination veulent nous consacrer !
En toute inconscience, jai abordé mon père avant sa sieste de laprès midi
pour lui annoncer ma décision. Jai voulu parler habilement.
-" Noble père et vénérable vieillard " lui ai-je dit du haut de mes
cinq ans, pensant ainsi le flatter, " sache que le jour où tes cheveux seront
plus blancs que le sucre dont je raffole et que tes dents viendront à tomber, ma
célébrité aura gagné les autres rives de la Méditerranée. Je serai le nouvel
évangéliste. "
-" Il na rien compris " ai-je pensé en contemplant son air
perplexe.
  
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