Ce soir, je ne suis pas un personnage. Il
y a des soirs comme ça. On se sent plus concret que la veille. On est soi, un soi bien
réel, à qui lon souhaite longue vie et bon courage. Je suis moi, donc. Enfin je
nen doute plus. Je nage en pleine réalité. Pour de vrai. Je mécris tel que
je suis. Un sac Monoprix me tient compagnie. Cest tout moi, ça , le sac
Monoprix. Avec ça, je ne triche pas. Jaurais parlé dun sac Prisunic, on
maurait soupçonné. " Invraisemblable, Prisunic ! ",
maurait dit le lecteur que je suis. Car je me connais. Plus Monoprix que Prisunic.
Je ne décèle pas de foi déterminée dans cette préférence. Je suis Monoprix.
Cest comme ça. Une évidence qui se tient à la main. Je suis autant Monoprix que
caleçon. Quoique. Peut être davantage. Etre caleçon peut parfois faire trébucher son
moi, quand il se révèle mal assorti. Alors quavec un sac plastique, Monoprix, je
le répète, je me sens moi et je le dis. Je le dis tout bas. Pas tant de quoi se vanter.
Mettons, je lécris. Cest ainsi que je ne perds pas de vue celui que je suis.
Esquisse rapide. Homme, moins de trente ans, mais pour de moins en moins longtemps,
portant costume et sac plastique. Là, je mens. Le sac plastique, ça nest plus tout
à fait moi. Il ne mappartient pas complètement. Il est de passage. Mais être moi,
aujourdhui, sans sac plastique, je ne le saurais. Car le sac plastique est
lêtre le plus vivant que jai rencontré depuis longtemps. Il
maccompagne. Je le porte, il me suit. Grâce à lui, le poids de la journée ne
pèse plus sur mes épaules. Tout est là, à côté de moi, rangé dans mon sac plastique
Monoprix. Il y a là tout ce que je rapporterai avec moi.
Quy a-t-il dans ce sac plastique ? Je le sais, oui bien sûr. Non parce que
jai de la mémoire mais parce que cela me paraît évident que je le sache. Dans le
sac Monoprix, il y a mes courses. Voilà. Je savais bien que je me rappellerais de ces
courses. Non pas que ce soit mal passé ou quelles maient coûté cher. Mais
je suis fier de ne pas avoir cette fois oublié mon ticket de caisse. Le ticket est posé
près de moi. Il est lassurance de ce que je fus aujourdhui. Jai payé
par carte bancaire cent soixante-dix francs français au Monoprix Saint Germain des Prés.
Avec ça, je peux dire que je me sens un autre homme. Je ne porte plus de masque.
 
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