Le petit homme na pas le don des
langues. Aussi son anglais est-il hésitant. Celui-ci a bien des raisons dhésiter.
Les mots et les phrases cachent de drôles de dangers. Mieux vaut dabord tourner
sept fois la langue dans sa bouche. Mais, en vérité, si langlais du petit homme
hésite, ça nest pas uniquement par sagesse, cest aussi parce quil
na danglais que le nom. Langlais du petit homme est en effet resté à
la frontière de langlais, celle où lon parle encore le français. Mieux vaut
donc éviter les anglophones et couper court à la conversation. Son anglais serait-il
balbutiant que le petit homme se lancerait peut-être. Il ferait abstraction de son accent
à couper au couteau : il sait combien laccent français est apprécié
outre-Manche. Mais
balbutier dans une autre langue nest pas à la portée du premier venu. Encore
faut-il savoir aligner quelques mots. Tel nest pas le cas du petit homme. Dès lors,
mieux vaut sabstenir.
Il ne faut pas croire que le petit homme éprouve de laversion pour langlais.
Il affirme ladmirer beaucoup et regrette de ne le parler mieux. Sil est plus
à laise dans sa langue maternelle et quil la considère comme un refuge,
cest quil la appris très jeune, sans y réfléchir, avec une facilité
qui, aujourdhui, le surprend encore. Langlais, au contraire, le petit homme
la pris par le mauvais bout : deux mots glanés dans un film en version originale.
Deux mots quon ne peut dire à la légère. Deux mots un peu métaphysiques qui
emportent la discussion. Deux mots qui exigent une grande occasion, un moment solennel.
Une fois ces deux mots prononcés, sil nest pas trop tard, si tout na
pas été dit, le reste viendra tout seul. En attendant, comme le petit homme ne sait
comment placer ces premiers mots, les autres ne peuvent suivre.
Patience. Tout vient à point à qui sait attendre. Un jour, sur son lit dhôpital,
ces deux mots seront les seuls quil prononcera encore. Ze end. Le petit homme sera
heureux de sen aller à langlaise.
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