Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

Petits récits pour de grands espoirs

Histoire du petit homme qui pleurait sa dernière demeure

Ci-gît le petit homme. Là, dans un cimetière de banlieue, non loin du périphérique, il repose en paix. Son souvenir a disparu, sa tombe n’est plus fleurie, le temps n’a plus d’importance. Les vers ont achevé de dévorer le costume neuf qui lui avait été passé pour l’enterrement. L’os a pris sa revanche sur la chair, le squelette est mis en relief. Le petit homme a l’éternité devant lui.
Profanation. Une pelleteuse trouble le repos du défunt, remue, creuse le sol en une tranchée béante et expulse le petit homme de son trou. Tout vole en éclat hors de la tombe. Les ossements sont dispersés. Le crâne du petit homme finit parmi les gravas. 
Le caveau familial est réduit à néant. Le petit homme en pleurerait presque. Aurait-il été australopithèque qu’un scientifique attentionné aurait dégagé ses restes à la brosse à dents. Il aurait numéroté ses os et les aurait glissé dans de petits sachets en plastique. Pas de traitement de faveur, le petit homme est un mort trop récent, un squelette comme il y en a trop, que l’on néglige et que l’on chasse avant que la concession à perpétuité ne soit éteinte. 
Exposé en plein soleil, le crâne douloureux, traumatisé par les mâchoires de la pelleteuse, le petit homme pleure sa dernière demeure, six pieds sous terre, dans laquelle il faisait bon vivre. Si encore le petit homme était mort jeune, peut-être aurait-il pu se faire à l’idée de déménager une nouvelle fois. Mais le petit homme est mort vieux, est mort las, et n’entend pas changer de sépulture. 
Pourtant, on le presse déjà. Pas de nostalgie. Il faut faire de la place. Des morts récents attendent, il faut ouvrir de nouvelles fosses, toujours de nouvelles fosses. Au suivant. Ainsi vont les hommes. Ainsi passe la vie.

Le petit homme n’est plus de ce monde : l’éternité n’a qu’un temps.


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