Le petit homme était un être distrait.
Par erreur, il avalait pépins de pommes et noyaux de pêches. Comme tous les petits
hommes, il sennuyait souvent et baillait pour distraire sa morosité dune
gymnastique buccale fort amusante. Sans comprendre, il laissa pénétrer entre langue et
palais un moineau égaré. Le petit oiseau, les pépins de pomme et noyaux de pêche, tout
heureux de se retrouver dans un ventre accueillant, crurent et multiplièrent, malgré une
lumière quelque peu tamisée. Le goût immodéré du petit homme pour la bière leur
causaient des nausées mais, en général, ils recevaient avec joie la bonne eau tirée
des sources de la terre ferme et les quelques miettes de nourriture que le temps
permettait à notre jardinier en chef davaler.
Car le petit homme eut bientôt dans son ventre un véritable jardin. Il se prit
dune folle passion pour le jardinage. Le soir, sitôt rentré du travail, il
taillait et arrosait sans cesse. Il dessinait dans le sable quil avait reçu de
vacances au Mont Saint Michel de belles allées moelleuses. En prévision dun afflux
de visiteurs, il fit poser quelques bancs et de jolis lampadaires. Le dimanche, les
promeneurs se pressaient dans son jardin, se gavant de pommes et de pêches en toute
saison. Bientôt, il eut des soucis. Sa femme, grande amoureuse de la nature, ne rentrait
plus à la maison la nuit, préférant se promener pendant des heures et des heures dans
le jardin. Les oiseaux allaient et venaient du soir au matin, ce qui ne manquait pas
détonner les clients quil recevait au bureau. Les pépiements des moineaux et
autres rouges-gorges lui valurent les remontrances de son chef de service.
Le jardin, bien à labri dans son ventre chaud et rond, ne sen souciait
guère. Il embellissait à vue dil, du moins autant quun il peut
en juger dun jardin qui croit dans lestomac. Les branches dun séquoia
venu depuis peu dun exil lointain encombraient les narines du petit homme. Le
moindre rire laissait apercevoir des lapins espiègles qui gambadaient joyeusement. Un
jour, ce fut le printemps, un printemps de fleurs et de fruits. Il ny eut plus de
ventre, plus de petit homme, mais un jardin flamboyant. Le petit homme nétait plus
quun jardin, un de ces nombreux jardins qui jaillissent des ventres des petits
hommes.
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