Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

Petits récits pour de grands espoirs

Histoire du petit homme dont le ventre était un jardin

Le petit homme était un être distrait. Par erreur, il avalait pépins de pommes et noyaux de pêches. Comme tous les petits hommes, il s’ennuyait souvent et baillait pour distraire sa morosité d’une gymnastique buccale fort amusante. Sans comprendre, il laissa pénétrer entre langue et palais un moineau égaré. Le petit oiseau, les pépins de pomme et noyaux de pêche, tout heureux de se retrouver dans un ventre accueillant, crurent et multiplièrent, malgré une lumière quelque peu tamisée. Le goût immodéré du petit homme pour la bière leur causaient des nausées mais, en général, ils recevaient avec joie la bonne eau tirée des sources de la terre ferme et les quelques miettes de nourriture que le temps permettait à notre jardinier en chef d’avaler.
Car le petit homme eut bientôt dans son ventre un véritable jardin. Il se prit d’une folle passion pour le jardinage. Le soir, sitôt rentré du travail, il taillait et arrosait sans cesse. Il dessinait dans le sable qu’il avait reçu de vacances au Mont Saint Michel de belles allées moelleuses. En prévision d’un afflux de visiteurs, il fit poser quelques bancs et de jolis lampadaires. Le dimanche, les promeneurs se pressaient dans son jardin, se gavant de pommes et de pêches en toute saison. Bientôt, il eut des soucis. Sa femme, grande amoureuse de la nature, ne rentrait plus à la maison la nuit, préférant se promener pendant des heures et des heures dans le jardin. Les oiseaux allaient et venaient du soir au matin, ce qui ne manquait pas d’étonner les clients qu’il recevait au bureau. Les pépiements des moineaux et autres rouges-gorges lui valurent les remontrances de son chef de service.
Le jardin, bien à l’abri dans son ventre chaud et rond, ne s’en souciait guère. Il embellissait à vue d’œil, du moins autant qu’un œil peut en juger d’un jardin qui croit dans l’estomac. Les branches d’un séquoia venu depuis peu d’un exil lointain encombraient les narines du petit homme. Le moindre rire laissait apercevoir des lapins espiègles qui gambadaient joyeusement. Un jour, ce fut le printemps, un printemps de fleurs et de fruits. Il n’y eut plus de ventre, plus de petit homme, mais un jardin flamboyant. Le petit homme n’était plus qu’un jardin, un de ces nombreux jardins qui jaillissent des ventres des petits hommes.


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