 |
|

Histoire
du petit homme en
prose |
|
Le petit
homme aurait peut-être pu être un grand écrivain romantique. L’époque
est
passée, il s’abstient donc de faire des phrases. Il se contente d’être
un écrivain
de salle de bains. En se brossant les dents, il écrit au dentifrice
des
romans épiques. Il mime la bouche pleine des histoires insensées. Le
miroir se
couvre d’éclats de dentifrice au fluor, l’action avance à grands
traits, les personnages
agissent avec panache.
Il n’y a plus de place en république des lettres pour les
écrivains romantiques.
Le petit homme en sera l’écrivain inconnu. Pas de critiques pour
se faire
les dents sur sa première pièce ? Cela n’empêche pas le petit
homme qui
se frotte vigoureusement l’émail dentaire soir et matin de
concevoir en passant
des chefs d’œuvre. Qui sait que dans cette salle de bain anonyme se
trouve le
continuateur de Hernani, un écrivain, qui sans plume ni stylo, crache
dans le
lavabo une pièce en un acte dont le talent dépasse, aux dires de sa
brosse à
dents, Lamartine et Musset réunis ? Personne.
Le petit homme ne s’en sent
pas moins écrivain. Peu importe que l’on écrive ou pas, un
écrivain n’est pas
de ces êtres qui en forgeant deviennent forgeron. Il est, cela est
bien assez.
Le petit
homme sait se consoler de ce curieux destin qui fait du dernier grand
écrivain
romantique vivant un être confiné dans sa salle de bains, avec comme
unique
confident une brosse à dents mi-dure, mi-souple. Il est de son temps,
c’est
déjà cela. En nettoyant le lavabo à l’éponge, il se félicite de
sa dentition
parfaite et songe à ses vieux écrivains romantiques du dix-neuvième
qui ont
souffert toute leur vie d’un mal de dents terrible, faute de
dentifrice adéquat
et de dentiste compétent. Pas de douleur, réclame le petit homme. Le
romantisme
n’est plus ce qu’il était.
pour en savoir plus...
 
|
|