Un piéton averti en vaut deux. Dans son
quartier, le petit homme connaît des raccourcis qui méritent le détour. Pour aller à
la gare, par exemple, il conseille le plus souvent de couper par le boulevard. Le petit
homme apprécie tout particulièrement ce raccourci, quil emprunte parfois même
sans raison particulière. Avant de traverser, il jette un regard à gauche, puis à
droite. Si le boulevard est à sens unique, mieux vaut rester pourtant vigilant tant
lespèce automobile sait se révéler imprévisible. Ensuite seulement, dun
pas quil veut déterminé et rapide, le petit homme emprunte le passage piéton à
larges bandes blanches.
Evidemment, un tel boulevard ne se traverse pas sans obstacle. Le feu est parfois au
rouge. Il ne sagit pas à proprement parler dun feu, mais dun tout petit
homme, à lair décidé, campé quil est sur ses deux jambes écartées,
dun bonhomme rouge qui stoppe le petit homme dans sa marche. Pas de trace de
bonhomme vert, le petit homme sait en général que ces deux-là, le vert et le rouge,
préfèrent travailler en alternance. A lombre du bonhomme rouge, toute ampoule
allumée, le vert ne dessine quune silhouette effacée. Lhomme pressé
pourrait regretter cette victoire du rouge sur un signal somme toute dune plus
grande liberté. Le petit homme, lui, a tout son temps et il convient de constater que le
bonhomme rouge, avec ses poings sur les hanches, force le respect. Pas question donc de
traverser. Les piétons imprudents qui enfreignent la consigne sen sont pour
certains mal sortis : leur trace, aux contours tracés à la craie blanche, gît sur
le bitume. Le petit homme préfère rester planté là. Il a la vie devant lui, à
contempler les voitures de ceux qui roulent vers une destination, trop vite à son gré,
sûrs quil sont davoir leur place sur leur chaussée, sûrs davoir
quelque part où aller. Ils klaxonnent avec certitude, le panache blanc de leur pot
déchappement fait suffoquer le petit homme. Il ne souhaite pas pour autant
quil se brûlent les ailes, avec leurs rêves de gloire automobile. Tout au plus
voudrait-il quils arrêtent de brûler tant dessence.
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