Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

Petits récits pour de grands espoirs

Histoire du petit homme qui préfèrait rester au bord de la route.

Un piéton averti en vaut deux. Dans son quartier, le petit homme connaît des raccourcis qui méritent le détour. Pour aller à la gare, par exemple, il conseille le plus souvent de couper par le boulevard. Le petit homme apprécie tout particulièrement ce raccourci, qu’il emprunte parfois même sans raison particulière. Avant de traverser, il jette un regard à gauche, puis à droite. Si le boulevard est à sens unique, mieux vaut rester pourtant vigilant tant l’espèce automobile sait se révéler imprévisible. Ensuite seulement, d’un pas qu’il veut déterminé et rapide, le petit homme emprunte le passage piéton à larges bandes blanches.
Evidemment, un tel boulevard ne se traverse pas sans obstacle. Le feu est parfois au rouge. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un feu, mais d’un tout petit homme, à l’air décidé, campé qu’il est sur ses deux jambes écartées, d’un bonhomme rouge qui stoppe le petit homme dans sa marche. Pas de trace de bonhomme vert, le petit homme sait en général que ces deux-là, le vert et le rouge, préfèrent travailler en alternance. A l’ombre du bonhomme rouge, toute ampoule allumée, le vert ne dessine qu’une silhouette effacée. L’homme pressé pourrait regretter cette victoire du rouge sur un signal somme toute d’une plus grande liberté. Le petit homme, lui, a tout son temps et il convient de constater que le bonhomme rouge, avec ses poings sur les hanches, force le respect. Pas question donc de traverser. Les piétons imprudents qui enfreignent la consigne s’en sont pour certains mal sortis : leur trace, aux contours tracés à la craie blanche, gît sur le bitume. Le petit homme préfère rester planté là. Il a la vie devant lui, à contempler les voitures de ceux qui roulent vers une destination, trop vite à son gré, sûrs qu’il sont d’avoir leur place sur leur chaussée, sûrs d’avoir quelque part où aller. Ils klaxonnent avec certitude, le panache blanc de leur pot d’échappement fait suffoquer le petit homme. Il ne souhaite pas pour autant qu’il se brûlent les ailes, avec leurs rêves de gloire automobile. Tout au plus voudrait-il qu’ils arrêtent de brûler tant d’essence.



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