Le petit homme a sa mine des grands
jours. Avec 51% des voix, son candidat lemporte facilement, dès le premier tour. Le
petit homme crie, applaudit, saute de joie et entame dans son salon la danse de
lélecteur heureux. « On a gagné, on a gagné
! ». Le petit homme ne
sy attendait pas. Il nen croit pas ses yeux. Ce nest pas tous les jours
quil mise sur le bon candidat. Hourra !
« Ne criez pas victoire trop tôt » lavertit un journaliste, à la télévision.
« La soirée électorale nest pas terminée. Nous ne disposons pour lheure
que destimations, réalisées à la sortie des urnes ». Le petit homme est incité
à la plus grande prudence. Ces estimations prennent-elles en compte le vote du petit
homme ? A-t-on bien compté son bulletin ? Le journaliste ne saurait
laffirmer. Dailleurs, demande le journaliste, curieux comme seuls savent
lêtre les journalistes, « le petit homme a-t-il mis le bon bulletin dans
lenveloppe ? A-t-il seulement mis un bulletin dans lenveloppe ? Est-il
simplement allé voter ? » Le petit homme, prudent, se retranche derrière le secret du
suffrage. Peu importe ces doutes de dernière minute : le scrutin est clos et le petit
homme sait pouvoir au moins compter sur le vote des autres.
Il nempêche. Le petit homme a le triomphe modeste lorsque son candidat apparaît
enfin à lécran et confirme ses bons résultats. Le candidat, avec la générosité
des vainqueurs, le met à laise : après avoir rendu hommage à son adversaire
malheureux, cest vers lui, le petit homme électeur quil se tourne, pour
exprimer ses plus vifs remerciements. Son engagement, sa détermination, son soutien de
tous les instants ont payé. Cette victoire est aussi la sienne. Du reste, le candidat ne
sera-t-il pas lélu de tous ? « Dès demain », achève-t-il sobrement, « nous
nous mettons au travail ».
Au travail ? Déjà ? Si vite ? Il nest plus temps de se réjouir. Le petit homme
doit aller se coucher. Demain, il se lève tôt.
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