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Le
chef du protocole a raccompagné le Président jusqu’au grand
perron. Là, entre deux rangées de gardes républicains, il a fait,
sans baisser les yeux, le regard légèrement de biais :
" à bientôt ". " A
bientôt " a-t-il fait au Président. Puis s’est retourné
sans dire un mot.
Le Président en a été tout retourné. Il m’a dit qu’il n’avait
d’abord pas compris. " Bizarre, le chef du protocole
aujourd’hui " a-t-il pensé. Un chef du protocole, ça ne
prononce que peu de mots, des mots choisis, des mots prévus par la
protocole justement, des mots convenus, qui viennent à propos
souligner la qualité de celui qui vient, le statut de celui qui s’en
va. Un chef du protocole ne dit pas n’importe quoi, surtout quand
son interlocuteur n’est pas n’importe qui. Le Président m’a
confié : " J’ai d’abord pensé le convoquer, le
renvoyer. J’ai cru que c’était un incapable, un distrait, un des
ces types dont la langue fourche et qui mettent la République en
danger. "
Hélas, comme cela aurait été simple ! Cet
à bientôt là n’était pas celui du premier imbécile
venu. Le mot n’a pas été chuchoté comme l’à bientôt du timide
qui se lâche, pas davantage été prononcé à la hâte, brusquement,
comme celui du gaffeur qui ne se contient plus. En examinant la
situation autour d’un verre de whisky, à bientôt est apparu
au Président comme ce qu’il était. Un mot dit, articulé
clairement, froidement. On ne pouvait attendre moins d’un chef du
protocole. Comme ce mot-là recelait de calcul et de ruse ! C’est
vrai, en y réfléchissant ensemble, le Président et moi avons admis
qu’on ne dit pas un tel mot impunément.
" L’heure est grave " a fait le Président en
faisant tourner son glaçon dans le verre vide. Il fallait bien le
reconnaître, le mot avait été lancé comme un gant, en pleine
figure. Une offense, en toute connaissance de cause. Un offense, c’est
peu dire. On n’offense pas un Président. Les mots ne touchent pas
droit au cœur. Ils portent à l’organe du pouvoir, celui qui les
savants n’on pas encore découvert mais qui loge entre la tête de l’Etat
et le goût de l’autorité. Le coup avait été porté au moment où
le Président ne s’y attendait plus, sournoisement, par un mot et
non des moindres. Un mot de poids, prononcé par le chef du protocole,
le moins bavard des hommes, mais tellement au fait des rapports de
force.
A bientôt. La condamnation était sans appel. Le chef du protocole n’avait
rien fait pour adoucir notre peine. A bientôt ne laisse pas de place
à l’espoir. A bientôt ne permet pas de revenir en deuxième
semaine. Le Président n’a pu parer le coup. Le mot était si
soudain. Il a jailli si brutal, à l’oreille des gardes
républicains. Le Président n’a pu s’opposer à la force.
C’est ainsi que le pouvoir tombe à la renverse. Sans paroles pour
faire face, sans discours pour résister. Sans s’en douter, le
Président a tout perdu. A bientôt renverse les Républiques,
engendre les dictatures. C’est le mot maudit de la politique. Celui
que l’on ne voit pas venir, qui ne fait pas mal tout de suite et
dont on ne guérit pas. Le Président et moi avons vidé la bouteille.
Les chefs du protocole sont inflexibles et à bientôt la clé du coup
d’Etat.
 
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