Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Le chef du protocole a raccompagné le Président jusqu’au grand perron. Là, entre deux rangées de gardes républicains, il a fait, sans baisser les yeux, le regard légèrement de biais : " à bientôt ". " A bientôt " a-t-il fait au Président. Puis s’est retourné sans dire un mot.
Le Président en a été tout retourné. Il m’a dit qu’il n’avait d’abord pas compris. " Bizarre, le chef du protocole aujourd’hui " a-t-il pensé. Un chef du protocole, ça ne prononce que peu de mots, des mots choisis, des mots prévus par la protocole justement, des mots convenus, qui viennent à propos souligner la qualité de celui qui vient, le statut de celui qui s’en va. Un chef du protocole ne dit pas n’importe quoi, surtout quand son interlocuteur n’est pas n’importe qui. Le Président m’a confié : " J’ai d’abord pensé le convoquer, le renvoyer. J’ai cru que c’était un incapable, un distrait, un des ces types dont la langue fourche et qui mettent la République en danger. "
Hélas, comme cela aurait été simple ! Cet à bientôt  là n’était pas celui du premier imbécile venu. Le mot n’a pas été chuchoté comme l’à bientôt du timide qui se lâche, pas davantage été prononcé à la hâte, brusquement, comme celui du gaffeur qui ne se contient plus. En examinant la situation autour d’un verre de whisky, à bientôt  est apparu au Président comme ce qu’il était. Un mot dit, articulé clairement, froidement. On ne pouvait attendre moins d’un chef du protocole. Comme ce mot-là recelait de calcul et de ruse ! C’est vrai, en y réfléchissant ensemble, le Président et moi avons admis qu’on ne dit pas un tel mot impunément.
" L’heure est grave " a fait le Président en faisant tourner son glaçon dans le verre vide. Il fallait bien le reconnaître, le mot avait été lancé comme un gant, en pleine figure. Une offense, en toute connaissance de cause. Un offense, c’est peu dire. On n’offense pas un Président. Les mots ne touchent pas droit au cœur. Ils portent à l’organe du pouvoir, celui qui les savants n’on pas encore découvert mais qui loge entre la tête de l’Etat et le goût de l’autorité. Le coup avait été porté au moment où le Président ne s’y attendait plus, sournoisement, par un mot et non des moindres. Un mot de poids, prononcé par le chef du protocole, le moins bavard des hommes, mais tellement au fait des rapports de force.
A bientôt. La condamnation était sans appel. Le chef du protocole n’avait rien fait pour adoucir notre peine. A bientôt ne laisse pas de place à l’espoir. A bientôt ne permet pas de revenir en deuxième semaine. Le Président n’a pu parer le coup. Le mot était si soudain. Il a jailli si brutal, à l’oreille des gardes républicains. Le Président n’a pu s’opposer à la force.
C’est ainsi que le pouvoir tombe à la renverse. Sans paroles pour faire face, sans discours pour résister. Sans s’en douter, le Président a tout perdu. A bientôt renverse les Républiques, engendre les dictatures. C’est le mot maudit de la politique. Celui que l’on ne voit pas venir, qui ne fait pas mal tout de suite et dont on ne guérit pas. Le Président et moi avons vidé la bouteille. Les chefs du protocole sont inflexibles et à bientôt la clé du coup d’Etat.

 

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