Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Exil à Châteauroux

Par petite annonce, le Président a solennellement convoqué les forces vives de la Résistance. " Amateurs de whisky, rendez-vous à la gare de Châteauroux, par le premier train du matin. " Tel était le texte, codé comme vous pouvez bien maintenant vous en douter, qui a jeté les meilleurs d’entre nous dans une clandestinité forcée. Sur le quai, dans le brouillard, nous avons accueilli le Directeur de Cabinet, qui traînait sa valise de voyage officiel tout encore bourrée de dossiers importants. La femme du Président est descendue d’un wagon de première, le sourire crispé de celles qui doivent accompagner leur homme en exil dans un endroit pas chic du tout. Georges, le chauffeur, n’était pas encore arrivé. Nous l’avons attendu au buffet de la gare. De temps en temps, le Président sortait sur le quai pour voir si personne d’autre n’attendait. A toutes fins utiles, il a dérangé le chef de gare. Personne ne l’attendait. Ni clairon, ni trompette. La femme du Président râlait. " Ils auraient quand même pu déplacer un planton pour porter nos bagages, tout ça, c’est nos impôts quand même… ". Quand Georges est arrivé, des excuses plein la bouche, comme à chaque fois qu’il était en retard –cette, fois, il avait eu du mal à garer sa voiture -, nous avons pu songer à établir notre quartier général. Le Président était d’excellente humeur. Pour le prouver, il sifflotait la Marseillaise sur un air léger.

Place de la Victoire, les hôtels étaient complets. Nous nous sommes repliés sur la Grand Place. Le Président, toujours de bonne humeur, a déclaré, malgré l’absence de la presse pour prendre bonne note de ses paroles : " Moi, les tapis rouges dans lesquels on se prend les pieds, les tralalalas et falbalas de grandes villes de ministères, l’obélisque de la Concorde et les colonnes de l’Assemblée, tout ça, moi, je n’ai jamais beaucoup aimé ". Georges, le chauffeur, jamais en retard pour se faire remarquer, a renchéri " Nous aurions pu trouver pire. Ici, au moins, on se gare ".

Et c’est vrai qu’à Châteauroux, dans les vielles rues comme au bord de l’Indre, on trouvait à se garer. Que ça à faire, en effet, se garer devant le bistrot, se réchauffer au comptoir et attendre que la dictature passe. Le Gouvernement provisoire installé, nous avons, au balcon de l’hôtel, élevé Châteauroux au rang de capitale. Châteauroux, capitale ! Les castelroussins et roussines n’en continuaient pas moins à vaquer à leurs occupations ordinaires. Le Président passait dans les rues, serrait des mains avec chaleur et annonçait la bonne nouvelle. Les passants n’osaient pas le croire. Il faut dire que la presse de l’Indre et du Centre, politiquement hésitante, peu engagée, prenait ses ordres auprès du Gouvernement officiel. La télévision ensommeillait les écrans de jeux et de feuilletons. Elle n’avait pas même trouvé la place pour nouvelle de cette importance. Qu’importe ! S’il fallait maintenant passer à la télévision pour devenir capitale, où allions nous ? Châteauroux devrait vivre sans le sacre des medias.

Le Président ne capitulait pas. Châteauroux, patrie de quatre routes nationales, offrait encore du whisky bon marché et les cafés faisaient parfois crédit. Je dois évidemment vous faire part des inévitables défections qui apparaissent dans les moments difficiles. La femme du Président a dit " J’arrête, je rentre à la maison, je ne comprend rien, plus rien à la politique ". Et elle s’est retiré du jeu politique comme elle y était entrée, sur la pointe des pieds. Le Directeur de Cabinet malgré une activité fébrile, plus de cent notes et discours dans les premières semaines, ne se remettait pas de ce qui lui arrivait. " Une Préfecture, je gaspille mes talents politiques dans une Préfecture… ". C’est ainsi, tout le monde n’aime pas Châteauroux, plaque tournante de l’économie nationale et européenne certes, parée d’un beau château et d’église, mais dont le cœur bat au ralenti, dans des ruelles qui parlent d’un temps révolu. Malgré l’Eglise Saint Martial, chef d’œuvre régional, le Directeur de Cabinet, cet homme au demeurant sinistre, à la cote politique plate comme un lac suisse, a préféré partir, ouvrir une antenne de la Présidence à Genève.

L’automne à Châteauroux, c’est l’Indre qui lentement, paresseusement, commence à mêler à l’eau de la boue. La place de la République n’a pas le cœur à rire. En voyant le Président trébucher sur ses pavés, elle sent bien que quelque chose ne va pas. Les drapeaux ne flottent plus au fronton de l’hôtel de ville. Pas de vent.

C’est en ce moment grave et difficile que le Président a pris la bonne décision. C’est à ce moment-là que la République a pris un nouveau tournant. Moi, Caligula, j’ai été nommé ministre sans portefeuille.

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