Exil à Châteauroux
Par petite
annonce, le Président a solennellement convoqué les forces vives de la Résistance.
" Amateurs de whisky, rendez-vous à la gare de Châteauroux, par le premier
train du matin. " Tel était le texte, codé comme vous pouvez bien maintenant
vous en douter, qui a jeté les meilleurs dentre nous dans une clandestinité
forcée. Sur le quai, dans le brouillard, nous avons accueilli le Directeur de Cabinet,
qui traînait sa valise de voyage officiel tout encore bourrée de dossiers importants. La
femme du Président est descendue dun wagon de première, le sourire crispé de
celles qui doivent accompagner leur homme en exil dans un endroit pas chic du tout.
Georges, le chauffeur, nétait pas encore arrivé. Nous lavons attendu au
buffet de la gare. De temps en temps, le Président sortait sur le quai pour voir si
personne dautre nattendait. A toutes fins utiles, il a dérangé le chef de
gare. Personne ne lattendait. Ni clairon, ni trompette. La femme du Président
râlait. " Ils auraient quand même pu déplacer un planton pour porter nos
bagages, tout ça, cest nos impôts quand même
". Quand Georges est
arrivé, des excuses plein la bouche, comme à chaque fois quil était en retard
cette, fois, il avait eu du mal à garer sa voiture -, nous avons pu songer à
établir notre quartier général. Le Président était dexcellente humeur. Pour le
prouver, il sifflotait la Marseillaise sur un air léger.
Place de la
Victoire, les hôtels étaient complets. Nous nous sommes repliés sur la Grand Place. Le
Président, toujours de bonne humeur, a déclaré, malgré labsence de la presse
pour prendre bonne note de ses paroles : " Moi, les tapis rouges dans
lesquels on se prend les pieds, les tralalalas et falbalas de grandes villes de
ministères, lobélisque de la Concorde et les colonnes de lAssemblée, tout
ça, moi, je nai jamais beaucoup aimé ". Georges, le chauffeur, jamais en
retard pour se faire remarquer, a renchéri " Nous aurions pu trouver pire. Ici,
au moins, on se gare ".
Et cest
vrai quà Châteauroux, dans les vielles rues comme au bord de lIndre, on
trouvait à se garer. Que ça à faire, en effet, se garer devant le bistrot, se
réchauffer au comptoir et attendre que la dictature passe. Le Gouvernement provisoire
installé, nous avons, au balcon de lhôtel, élevé Châteauroux au rang de
capitale. Châteauroux, capitale ! Les castelroussins et roussines nen
continuaient pas moins à vaquer à leurs occupations ordinaires. Le Président passait
dans les rues, serrait des mains avec chaleur et annonçait la bonne nouvelle. Les
passants nosaient pas le croire. Il faut dire que la presse de lIndre et du
Centre, politiquement hésitante, peu engagée, prenait ses ordres auprès du Gouvernement
officiel. La télévision ensommeillait les écrans de jeux et de feuilletons. Elle
navait pas même trouvé la place pour nouvelle de cette importance.
Quimporte ! Sil fallait maintenant passer à la télévision pour devenir
capitale, où allions nous ? Châteauroux devrait vivre sans le sacre des medias.
Le Président ne
capitulait pas. Châteauroux, patrie de quatre routes nationales, offrait encore du whisky
bon marché et les cafés faisaient parfois crédit. Je dois évidemment vous faire part
des inévitables défections qui apparaissent dans les moments difficiles. La femme du
Président a dit " Jarrête, je rentre à la maison, je ne comprend rien,
plus rien à la politique ". Et elle sest retiré du jeu politique comme
elle y était entrée, sur la pointe des pieds. Le Directeur de Cabinet malgré une
activité fébrile, plus de cent notes et discours dans les premières semaines, ne se
remettait pas de ce qui lui arrivait. " Une Préfecture, je gaspille mes talents
politiques dans une Préfecture
". Cest ainsi, tout le monde
naime pas Châteauroux, plaque tournante de léconomie nationale et
européenne certes, parée dun beau château et déglise, mais dont le
cur bat au ralenti, dans des ruelles qui parlent dun temps révolu. Malgré
lEglise Saint Martial, chef duvre régional, le Directeur de Cabinet,
cet homme au demeurant sinistre, à la cote politique plate comme un lac suisse, a
préféré partir, ouvrir une antenne de la Présidence à Genève.
Lautomne
à Châteauroux, cest lIndre qui lentement, paresseusement, commence à mêler
à leau de la boue. La place de la République na pas le cur à rire. En
voyant le Président trébucher sur ses pavés, elle sent bien que quelque chose ne va
pas. Les drapeaux ne flottent plus au fronton de lhôtel de ville. Pas de vent.
Cest en ce
moment grave et difficile que le Président a pris la bonne décision. Cest à ce
moment-là que la République a pris un nouveau tournant. Moi, Caligula, jai été
nommé ministre sans portefeuille.
 
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