Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Le Président déménage...

A peine élu les ennuis ont commencé. Sitôt les résultats définitifs connus, les chiffres de l’abstention commentés, le Président avait lu une courte déclaration dans laquelle il annonçait qu’il se montrerait, en toute circonstance, digne de la confiance de ceux qui venaient de le porter au pouvoir. Puis fatigué, il était rentré chez lui. Plutôt que de fêter sa victoire, il avait décidé de paresser dans le canapé, potassant rêveusement la Constitution pour mesurer l’étendue de ses responsabilités nouvelles. C’est alors que le téléphone a commencé à sonner. Son prédécesseur, tout d’abord, pour l’inviter le lendemain à passer le voir. Un maître d’hôtel, voix froide et officielle ensuite, lui annonçant que ses nouveaux appartements seraient prêts, retapissés de frais dans les prochains jours. Enfin, un déménageur du mobilier national, lui demanda quand il pourrait passer prendre les cartons. Déménager. Le Président n’y avait pas pensé. Il avait gagné, il lui fallait déménager, quitter la maison dans laquelle il avait ses habitudes. C’est à ce moment qu’il apprit à se méfier de la République et de ses promesses. Que ne lui avait-on dit qu’il lui faudrait déménager ? La Constitution elle-même ne passait-elle pas sous silence ce déménagement inopiné ? Pourtant, un Président habite la Présidence de la République. Les chefs d’Etat étrangers y ont leurs habitude, pas question de les changer. Le petit personnel y est à son aise et il serait malvenu, pour un Président nouvellement élu, de rallonger le trajet de ceux qui, le matin, se lèvent déjà tôt. Le lendemain donc, le Président dut poser le pied sur les graviers de la cour d’honneur. Les photographes l’attendaient, les journalistes affûtaient leurs questions. Je crois que le Président se sentit pétrifié. La cour de la République, le lieu où affluaient tous les pouvoirs n’était pas même bitumée. Où était le goudron auquel tout citoyen ordinaire avait droit dès qu’il posait le pied hors de chez lui. Manque de goudron sans doute, le Président se sentit mal. Son prédécesseur, en maître des lieux, en vieil habitué du gravier des cours officielles, vint à son secours et le conduisit, sur le grand perron, pour la traditionnelle photo de passation des pouvoirs. Engoncés entre deux colonnes, enchaîné par la poigne de fer de son Prédécesseur, encadré par un peloton de gardes républicains, le Président commença à craindre que son élection n’ait tourné à la mauvaise farce. Le maître d’hôtel le poussa discrètement mais fermement vers le vestibule pour une visite à laquelle Dédale lui-même n’eut rien compris. La Présidence de la République était l’un de ces palais incompréhensibles et vicieux, où les bons sentiments se perdaient, où les paroles se fondaient dans des tapis trop moelleux. Le Président se vit d’abord dispensé un cours de tapisserie. Gobelins, Aubusson, allégories de la justice, enlèvement des Sabines, le Président redevint l’élève en faute qu’il fut autrefois, le cancre que l’histoire de l’art n’inspirait guère. La politique était une matière concrète et pourtant, voilà que la Présidence de la République le confrontait à son ignorance véritable, à des allégories obscures et érudites. Le Président reçut ensuite une véritable leçon de mobilier, Louis XVI et Empire, durant laquelle interrogé par son Prédécesseur, il subit devant chacun des meubles présentés, de cruels affronts. Confondant époque sur époque, prenant une pâle copie pour une œuvre authentique, le Président commença à se sentir perdu dans ce gigantesque manuel d’histoire et de style qu’était la Présidence de la République. Le Président traversa des salles immenses, puis d’autres salles immenses, des cabinets de travail, des bibliothèques, des salles de réunion, des bureaux de conseillers minuscules, un jardin d’hiver, la salle du conseil, plus petite que la salle de réception, mais plus grande que beaucoup d’autres pièces et, à son grand désarroi, ne reçut pas les plans de sa nouvelle maison. On lui conseilla, s’il était perdu, dans les premiers temps du moins, de recourir aux gardes républicains, postés dans un coin de chaque pièce. C’est ainsi que le Président comprit qu’il aurait à partager sa vie avec des gens qu’il ne connaissait pas, avec des types qui envahiraient son intimité. Dès que le Président se retournait, un garde faisait le demi-pas avant réglementaire et le Président se retrouvait à chaque fois face à un sabre doré. Lui qui détestait les armes était précédé à chacun de ses déplacements par un homme bleu, blanc, rouge qui le dépassait d’une tête. Le matin, au réveil, le Président aurait droit au tambour, lui annonça son prédécesseur, ouvrant la porte des appartements privés. Le Président ne vit pas la différence avec les pièces précédentes, tant elles étaient également meublées, si ce n’est qu’il fut cette fois escorté par l’Intendant, duquel il dut recevoir un long discours sur les vins et la cave mis à sa disposition et à qui il dut avouer qu’il préférait la bière. Son prédécesseur lui proposa de lui laisser ses étagères, s’il le désirait, pour entreposer ses livres mais le Président dut avouer qu’il lisait peu. A la fin de la visite, on le mena dans son bureau, avec vue sur un jardin grillagé, surveillé par des képis bleu gris. On lui montra des téléphones, tous identiques, dont chacun ne pouvait servir qu’à s’entretenir avec un interlocuteur bien précis. L’un lui permettrait de joindre le Premier ministre, d’autres ses homologues étrangers. Un peu à l’écart se tenait celui dont la ligne directe le relirait avec le Directeur de Cabinet. Le Président avoua qu’il risquait de confondre tous ses appareils et c’est depuis ce temps que chacun porte une pastille de couleur distincte. On lui proposa de poser d’autres téléphones si le besoin s’en faisait sentir. La République ne lésinait pas sur les téléphones et il lui suffirait de sonner un planton pour que celui-ci compose n’importe quel numéro, à sa convenance. N’était-il pas heureux, notre Président, quand la porte du bureau se referma sur lui, qu’il se retrouva seul au milieu d’une maison peuplée de gardes républicains plus ou moins occultes ? Il ne manquerait plus de rien, enfermé dans ce Palais national, surveillé par des meubles Empire qui en avaient vu d’autres. La Présidence avait traversé les âges et les Présidents, elle avait amassé des trésors des Républiques précédentes et tout cela s’était fossilisé autour du locataire actuel, notre Président, qui lui n’aimait rien tant que les courses sur le périphérique et trinquer sur les comptoirs.

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