Le Président déménage...
A peine élu les
ennuis ont commencé. Sitôt les résultats définitifs connus, les chiffres de
labstention commentés, le Président avait lu une courte déclaration dans laquelle
il annonçait quil se montrerait, en toute circonstance, digne de la confiance de
ceux qui venaient de le porter au pouvoir. Puis fatigué, il était rentré chez lui.
Plutôt que de fêter sa victoire, il avait décidé de paresser dans le canapé,
potassant rêveusement la Constitution pour mesurer létendue de ses
responsabilités nouvelles. Cest alors que le téléphone a commencé à sonner. Son
prédécesseur, tout dabord, pour linviter le lendemain à passer le voir. Un
maître dhôtel, voix froide et officielle ensuite, lui annonçant que ses nouveaux
appartements seraient prêts, retapissés de frais dans les prochains jours. Enfin, un
déménageur du mobilier national, lui demanda quand il pourrait passer prendre les
cartons. Déménager. Le Président ny avait pas pensé. Il avait gagné, il lui
fallait déménager, quitter la maison dans laquelle il avait ses habitudes. Cest à
ce moment quil apprit à se méfier de la République et de ses promesses. Que ne
lui avait-on dit quil lui faudrait déménager ? La Constitution elle-même ne
passait-elle pas sous silence ce déménagement inopiné ? Pourtant, un Président
habite la Présidence de la République. Les chefs dEtat étrangers y ont leurs
habitude, pas question de les changer. Le petit personnel y est à son aise et il serait
malvenu, pour un Président nouvellement élu, de rallonger le trajet de ceux qui, le
matin, se lèvent déjà tôt. Le lendemain donc, le Président dut poser le pied sur les
graviers de la cour dhonneur. Les photographes lattendaient, les journalistes
affûtaient leurs questions. Je crois que le Président se sentit pétrifié. La cour de
la République, le lieu où affluaient tous les pouvoirs nétait pas même bitumée.
Où était le goudron auquel tout citoyen ordinaire avait droit dès quil posait le
pied hors de chez lui. Manque de goudron sans doute, le Président se sentit mal. Son
prédécesseur, en maître des lieux, en vieil habitué du gravier des cours officielles,
vint à son secours et le conduisit, sur le grand perron, pour la traditionnelle photo de
passation des pouvoirs. Engoncés entre deux colonnes, enchaîné par la poigne de fer de
son Prédécesseur, encadré par un peloton de gardes républicains, le Président
commença à craindre que son élection nait tourné à la mauvaise farce. Le
maître dhôtel le poussa discrètement mais fermement vers le vestibule pour une
visite à laquelle Dédale lui-même neut rien compris. La Présidence de la
République était lun de ces palais incompréhensibles et vicieux, où les bons
sentiments se perdaient, où les paroles se fondaient dans des tapis trop moelleux. Le
Président se vit dabord dispensé un cours de tapisserie. Gobelins, Aubusson,
allégories de la justice, enlèvement des Sabines, le Président redevint lélève
en faute quil fut autrefois, le cancre que lhistoire de lart
ninspirait guère. La politique était une matière concrète et pourtant, voilà
que la Présidence de la République le confrontait à son ignorance véritable, à des
allégories obscures et érudites. Le Président reçut ensuite une véritable leçon de
mobilier, Louis XVI et Empire, durant laquelle interrogé par son Prédécesseur, il subit
devant chacun des meubles présentés, de cruels affronts. Confondant époque sur époque,
prenant une pâle copie pour une uvre authentique, le Président commença à se
sentir perdu dans ce gigantesque manuel dhistoire et de style quétait la
Présidence de la République. Le Président traversa des salles immenses, puis
dautres salles immenses, des cabinets de travail, des bibliothèques, des salles de
réunion, des bureaux de conseillers minuscules, un jardin dhiver, la salle du
conseil, plus petite que la salle de réception, mais plus grande que beaucoup
dautres pièces et, à son grand désarroi, ne reçut pas les plans de sa nouvelle
maison. On lui conseilla, sil était perdu, dans les premiers temps du moins, de
recourir aux gardes républicains, postés dans un coin de chaque pièce. Cest ainsi
que le Président comprit quil aurait à partager sa vie avec des gens quil ne
connaissait pas, avec des types qui envahiraient son intimité. Dès que le Président se
retournait, un garde faisait le demi-pas avant réglementaire et le Président se
retrouvait à chaque fois face à un sabre doré. Lui qui détestait les armes était
précédé à chacun de ses déplacements par un homme bleu, blanc, rouge qui le
dépassait dune tête. Le matin, au réveil, le Président aurait droit au tambour,
lui annonça son prédécesseur, ouvrant la porte des appartements privés. Le Président
ne vit pas la différence avec les pièces précédentes, tant elles étaient également
meublées, si ce nest quil fut cette fois escorté par lIntendant,
duquel il dut recevoir un long discours sur les vins et la cave mis à sa disposition et
à qui il dut avouer quil préférait la bière. Son prédécesseur lui proposa de
lui laisser ses étagères, sil le désirait, pour entreposer ses livres mais le
Président dut avouer quil lisait peu. A la fin de la visite, on le mena dans son
bureau, avec vue sur un jardin grillagé, surveillé par des képis bleu gris. On lui
montra des téléphones, tous identiques, dont chacun ne pouvait servir quà
sentretenir avec un interlocuteur bien précis. Lun lui permettrait de joindre
le Premier ministre, dautres ses homologues étrangers. Un peu à lécart se
tenait celui dont la ligne directe le relirait avec le Directeur de Cabinet. Le Président
avoua quil risquait de confondre tous ses appareils et cest depuis ce temps
que chacun porte une pastille de couleur distincte. On lui proposa de poser dautres
téléphones si le besoin sen faisait sentir. La République ne lésinait pas sur
les téléphones et il lui suffirait de sonner un planton pour que celui-ci compose
nimporte quel numéro, à sa convenance. Nétait-il pas heureux, notre
Président, quand la porte du bureau se referma sur lui, quil se retrouva seul au
milieu dune maison peuplée de gardes républicains plus ou moins occultes ? Il
ne manquerait plus de rien, enfermé dans ce Palais national, surveillé par des meubles
Empire qui en avaient vu dautres. La Présidence avait traversé les âges et les
Présidents, elle avait amassé des trésors des Républiques précédentes et tout cela
sétait fossilisé autour du locataire actuel, notre Président, qui lui
naimait rien tant que les courses sur le périphérique et trinquer sur les
comptoirs.
 
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