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Mon
inspiration, je la dois au Président, bien sûr, comme nous lui
devons toute raison de vivre. Et pourtant, mes personnages ne sont pas
à la hauteur. Comment peuvent-ils être si petits quand je vis,
depuis si longtemps, avec un homme dont l’exemple nous
enchante ? Ces personnages me font honte et je voudrais les
chasser. Ce sont des pauvres types. L’un s’appelle Jeanne d’Arc
mais il affirme ne pas lui ressembler et refuse de finir sur le
bûcher. L’autre prend la pose et dit, d’une voix démente :
"Nne vous méprenez pas, je ne suis pas un fa dièse ".
Je crois qu’il ment.
J’écris
sur la mauvaise pente. Les paroles du Président sont pourtant si
simples. Son style n’est-il pas précis ? J’écris, grâce à
lui, les idées claires. Mais hélas, comment comprendre ses petits
hommes qui peuplent mes récits ? Ils me donnent des complexes.
Je recopie la Constitution chaque soir, pour rester digne du meilleur
de notre Président. Rien n’y fait. Le gouvernement détermine et
conduit la politique de la nation tandis que moi, je ne conçois que
de petites histoires, je ne donne vie qu’à de petits hommes qui
lisent la bible dans leur bain ou, par négligence coupable, attendent
un 96 qui ne viendra pas. Ce sont des ratés qu’il me faut cacher
car si le Président, cet homme délicieux, partage chaque soir sa
bouteille de whisky avec moi, c’est qu’il m’estime et me croit
digne d’un grand talent. Il me dit d’ailleurs : " Vous,
Caligula, vous n’êtes pas comme les autres. Vous leur êtes bien
supérieurs. Vous ne ressemblez pas à mon Directeur de Cabinet, par
exemple. " Et il est vrai que le Directeur de Cabinet est un
homme sinistre. Il bourre les poches du Président de notes, de
pense-bêtes que personne ne comprend. Le veston du Président regorge
de conseils inutiles sur l’art de dissoudre l’Assemblée ou celui
de réduire les déficits. En somme, le Directeur de Cabinet est lui
aussi un personnage absurde et je me demande si mes personnages ne
subissent pas de sa part une influence néfaste. Car je suis poète,
moi, pas technocrate et je ne vois pas pourquoi je devrais vomir en
permanence des histoires selon lesquelles les hommes vivent dans la
peur de leur escalier.
Alors
j’écris en cachette car je ne veux pas décevoir celui que nous
servons tous. " Caligula ", me dit souvent le
Président, " ce que j’aime en vous, c’est ce bristol
blanc et vide que vous me tendez chaque matin, comme un miroir qui
rend de bonne humeur. Continuez sur cette voie ". Il en se
doute pas que moi aussi, j’écris. Je suis plus court que le
Directeur de cabinet mais ma prose est-elle moins folle ?
Je
voudrais faire l’éloge de notre Président bien aimé, le chanter
dans des louanges sans fin. Hélas ! Je ne suis pas l’auteur de
polars que je voudrais être. Je m’oublie et j’écris n’importe
quoi. Je pourrais faire œuvre de mémoire et relater ces brillantes
anecdotes qui enchantent la citoyenne quand elle découvre notre
Président bien aimé, le soir à la télévision. Je voudrais
raconter l’histoire des mirabelles qu’il récite si bien quand un
de ses interlocuteurs l’en prie avec fièvre. Ça commencerait
ainsi : " notre Président a chez lui un jardin plein
de mirabelles qu’il distribue chaque année à ses petits
enfants ". Quelle morale de sacrifice, d’abnégation face
à l’adversité, sur l’air de rien n’est jamais acquis, ne
donnerais-je pas à lire à ceux que nos romanciers ennuient ?
Car il n’y a rien de pire que la fiction et c’est la vérité que
je voudrais pouvoir écrire. Je ne veux plus rien avoir à faire avec
mes personnages, ces types qui mentent tout le temps, dont les
évangiles ne sont pas dignes de foi et que le médecin, s’il
voulait bien m’entendre, devrait interner. Je voudrais arrêter d’écrire,
simplement témoigner. Décliner mon identité et, ensuite, parler de
ce qui est, de notre Président que vous aimez tous, même si vous
semblez ne plus connaître son nom et si l’oubli vous a gagné.
Je
m’appelle Caligula, j’ai trente-sept ans et les yeux bleus. C’est
bien moi que vous voyez là, couché sur le papier et je suis le
témoin le plus véridique de l’existence de notre Président.
Témoigner. Aller droit au fait. Ne plus m’égarer, ne plus glisser
sur la savonnette que mettent mes personnages sur mon passage. Ils ne
m’arrêteront pas car, moi, je ne suis pas un personnage de roman et
je me crois autorisé à vous raconter, un jour, j’histoire de notre
Président, comment il vécut, comment il présida et comment il
advint qu’on le déposséda de son pouvoir. Qui ? Je le dirai
aussi car j’œuvre pour l’Histoire. Je chasserai les anges mauvais
de l’imagination, j’en fais le serment car ce que vous attendez de
moi, ce que le Président exige, le soir, quand il trinque avec moi, c’est
de lui rendre ce que nous lui devons, pour que l’honneur gagne enfin
les lettres de mon pays. Au départ, ce que vous lirez vous semblera
bien fou. Mes personnages se moqueront bien sûr, de cette vérité
qui les gênent et pourtant, je ne m’arrêterai pas car vous
sentirez combien ces êtres sont vains et absurdes face à la grandeur
de notre Président. Et vous vous tairez, petits hommes que vous êtes
tous, car, moi, je vous dirai " Maintenant, écoutez-moi. La
parole est à Caligula ".
 
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