Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Mon inspiration, je la dois au Président, bien sûr, comme nous lui devons toute raison de vivre. Et pourtant, mes personnages ne sont pas à la hauteur. Comment peuvent-ils être si petits quand je vis, depuis si longtemps, avec un homme dont l’exemple nous enchante ? Ces personnages me font honte et je voudrais les chasser. Ce sont des pauvres types. L’un s’appelle Jeanne d’Arc mais il affirme ne pas lui ressembler et refuse de finir sur le bûcher. L’autre prend la pose et dit, d’une voix démente : "Nne vous méprenez pas, je ne suis pas un fa dièse ". Je crois qu’il ment.

J’écris sur la mauvaise pente. Les paroles du Président sont pourtant si simples. Son style n’est-il pas précis ? J’écris, grâce à lui, les idées claires. Mais hélas, comment comprendre ses petits hommes qui peuplent mes récits ? Ils me donnent des complexes. Je recopie la Constitution chaque soir, pour rester digne du meilleur de notre Président. Rien n’y fait. Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation tandis que moi, je ne conçois que de petites histoires, je ne donne vie qu’à de petits hommes qui lisent la bible dans leur bain ou, par négligence coupable, attendent un 96 qui ne viendra pas. Ce sont des ratés qu’il me faut cacher car si le Président, cet homme délicieux, partage chaque soir sa bouteille de whisky avec moi, c’est qu’il m’estime et me croit digne d’un grand talent. Il me dit d’ailleurs : " Vous, Caligula, vous n’êtes pas comme les autres. Vous leur êtes bien supérieurs. Vous ne ressemblez pas à mon Directeur de Cabinet, par exemple. " Et il est vrai que le Directeur de Cabinet est un homme sinistre. Il bourre les poches du Président de notes, de pense-bêtes que personne ne comprend. Le veston du Président regorge de conseils inutiles sur l’art de dissoudre l’Assemblée ou celui de réduire les déficits. En somme, le Directeur de Cabinet est lui aussi un personnage absurde et je me demande si mes personnages ne subissent pas de sa part une influence néfaste. Car je suis poète, moi, pas technocrate et je ne vois pas pourquoi je devrais vomir en permanence des histoires selon lesquelles les hommes vivent dans la peur de leur escalier.

Alors j’écris en cachette car je ne veux pas décevoir celui que nous servons tous. " Caligula ", me dit souvent le Président, " ce que j’aime en vous, c’est ce bristol blanc et vide que vous me tendez chaque matin, comme un miroir qui rend de bonne humeur. Continuez sur cette voie ". Il en se doute pas que moi aussi, j’écris. Je suis plus court que le Directeur de cabinet mais ma prose est-elle moins folle ?

Je voudrais faire l’éloge de notre Président bien aimé, le chanter dans des louanges sans fin. Hélas ! Je ne suis pas l’auteur de polars que je voudrais être. Je m’oublie et j’écris n’importe quoi. Je pourrais faire œuvre de mémoire et relater ces brillantes anecdotes qui enchantent la citoyenne quand elle découvre notre Président bien aimé, le soir à la télévision. Je voudrais raconter l’histoire des mirabelles qu’il récite si bien quand un de ses interlocuteurs l’en prie avec fièvre. Ça commencerait ainsi : " notre Président a chez lui un jardin plein de mirabelles qu’il distribue chaque année à ses petits enfants ". Quelle morale de sacrifice, d’abnégation face à l’adversité, sur l’air de rien n’est jamais acquis, ne donnerais-je pas à lire à ceux que nos romanciers ennuient ? Car il n’y a rien de pire que la fiction et c’est la vérité que je voudrais pouvoir écrire. Je ne veux plus rien avoir à faire avec mes personnages, ces types qui mentent tout le temps, dont les évangiles ne sont pas dignes de foi et que le médecin, s’il voulait bien m’entendre, devrait interner. Je voudrais arrêter d’écrire, simplement témoigner. Décliner mon identité et, ensuite, parler de ce qui est, de notre Président que vous aimez tous, même si vous semblez ne plus connaître son nom et si l’oubli vous a gagné.

Je m’appelle Caligula, j’ai trente-sept ans et les yeux bleus. C’est bien moi que vous voyez là, couché sur le papier et je suis le témoin le plus véridique de l’existence de notre Président. Témoigner. Aller droit au fait. Ne plus m’égarer, ne plus glisser sur la savonnette que mettent mes personnages sur mon passage. Ils ne m’arrêteront pas car, moi, je ne suis pas un personnage de roman et je me crois autorisé à vous raconter, un jour, j’histoire de notre Président, comment il vécut, comment il présida et comment il advint qu’on le déposséda de son pouvoir. Qui ? Je le dirai aussi car j’œuvre pour l’Histoire. Je chasserai les anges mauvais de l’imagination, j’en fais le serment car ce que vous attendez de moi, ce que le Président exige, le soir, quand il trinque avec moi, c’est de lui rendre ce que nous lui devons, pour que l’honneur gagne enfin les lettres de mon pays. Au départ, ce que vous lirez vous semblera bien fou. Mes personnages se moqueront bien sûr, de cette vérité qui les gênent et pourtant, je ne m’arrêterai pas car vous sentirez combien ces êtres sont vains et absurdes face à la grandeur de notre Président. Et vous vous tairez, petits hommes que vous êtes tous, car, moi, je vous dirai " Maintenant, écoutez-moi. La parole est à Caligula ".

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