Que la République savait boire
en ce temps là...
Nous ne pouvons plus marcher au bras de notre Président. La République lui a
été enlevée un soir quil était au bistrot. Elle pleure depuis comme une pocharde
qui a perdu sa bouteille. Nous ignorons sa peine, égarés que nous sommes sur des routes
droites qui ne sont pas faites pour nous. Nous avons perdu le pas titubant de celui qui
nous guidait, oublié le goût de la boisson. Les voies de livresse nous sont
désormais impénétrables et la République mène le peuple vers de mornes plaines.
Pourtant, souvenez-vous comme nous avions alors la liberté joyeuse, tous égaux devant le
whisky que distillait chaque soir le Président. Nous fraternisions à la queue leu leu
devant son alambic tricolore. Lair était chargé de slogans enivrés, braillant des
lendemains qui chantent et au cinquième verre, nous battions le pavé de nos rêves les
plus fous. Cétait les chemins de la gloire que nous empruntions alors. A moitié
ivres déjà, nous nous fracassions la tête contre le mur de largent et rien ne
nous empêchait de recommencer encore et encore. Nous tournions en rond avec laplomb
du soûlard qui sait que tous les chemins mènent à une cuite monumentale, sûrs que nous
en tomberions pas plus bas que la veille. La voix pâteuse du Président nous rendait
sourds aux Cassandre qui prédisaient que nous allions à la catastrophe. Nous nous
roulions dans les souillures des réformes inutiles, poursuivant le parcours de
livrogne combattant. Le Président nous promettait le champ dhonneur des
braves, de ceux qui lèvent encore le coude quand lheure des difficultés
économiques a sonné. Trébuchant sur les mauvais sondages, nous allions pourtant de
lavant, portés par le drapeau de ceux qui vont à la ruine en payant tournée
générale sur tournée générale, en accumulant ardoise sur ardoise. Nous nous
précipitions aux scrutins publics, le petit matin pas encore levé, pour vomir dans les
urnes nos votes éméchés. Que la République savait boire en ce temps-là et comme nous
tenions nos verres bien haut face à la concurrence internationale. De bar en bistrot, de
bistrot en café, nous faisons nos tournées électorales dans les lieux qui comptent.
Notre Président payait généreusement de sa poche les ulcères des fantassins du petit
blanc et de lanisette. A ceux tombés pour la cause, le Président faisait porter
des fleurs et graver des épitaphes " A livresse, la patrie
reconnaissante ". Quand la République a plongé dans un coma éthylique
rédempteur, lignoble Carassol a décrété que cétait fini, que les
illusions nétaient plus solubles dans le whisky et nous avons divorcé de nos
verres, pauvres mariées abandonnées sur les marches du temple. La débâcle a commencé.
Le Premier Ministre, en traître sobre comme un jour sans soleil, a pris le pouvoir et
depuis nous avons soif, sur ces routes denfer pavées de bonnes intention.
 
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