Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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Que la République savait boire en ce temps là...
Nous ne pouvons plus marcher au bras de notre Président. La République lui a été enlevée un soir qu’il était au bistrot. Elle pleure depuis comme une pocharde qui a perdu sa bouteille. Nous ignorons sa peine, égarés que nous sommes sur des routes droites qui ne sont pas faites pour nous. Nous avons perdu le pas titubant de celui qui nous guidait, oublié le goût de la boisson. Les voies de l’ivresse nous sont désormais impénétrables et la République mène le peuple vers de mornes plaines. Pourtant, souvenez-vous comme nous avions alors la liberté joyeuse, tous égaux devant le whisky que distillait chaque soir le Président. Nous fraternisions à la queue leu leu devant son alambic tricolore. L’air était chargé de slogans enivrés, braillant des lendemains qui chantent et au cinquième verre, nous battions le pavé de nos rêves les plus fous. C’était les chemins de la gloire que nous empruntions alors. A moitié ivres déjà, nous nous fracassions la tête contre le mur de l’argent et rien ne nous empêchait de recommencer encore et encore. Nous tournions en rond avec l’aplomb du soûlard qui sait que tous les chemins mènent à une cuite monumentale, sûrs que nous en tomberions pas plus bas que la veille. La voix pâteuse du Président nous rendait sourds aux Cassandre qui prédisaient que nous allions à la catastrophe. Nous nous roulions dans les souillures des réformes inutiles, poursuivant le parcours de l’ivrogne combattant. Le Président nous promettait le champ d’honneur des braves, de ceux qui lèvent encore le coude quand l’heure des difficultés économiques a sonné. Trébuchant sur les mauvais sondages, nous allions pourtant de l’avant, portés par le drapeau de ceux qui vont à la ruine en payant tournée générale sur tournée générale, en accumulant ardoise sur ardoise. Nous nous précipitions aux scrutins publics, le petit matin pas encore levé, pour vomir dans les urnes nos votes éméchés. Que la République savait boire en ce temps-là et comme nous tenions nos verres bien haut face à la concurrence internationale. De bar en bistrot, de bistrot en café, nous faisons nos tournées électorales dans les lieux qui comptent. Notre Président payait généreusement de sa poche les ulcères des fantassins du petit blanc et de l’anisette. A ceux tombés pour la cause, le Président faisait porter des fleurs et graver des épitaphes " A l’ivresse, la patrie reconnaissante ". Quand la République a plongé dans un coma éthylique rédempteur, l’ignoble Carassol a décrété que c’était fini, que les illusions n’étaient plus solubles dans le whisky et nous avons divorcé de nos verres, pauvres mariées abandonnées sur les marches du temple. La débâcle a commencé. Le Premier Ministre, en traître sobre comme un jour sans soleil, a pris le pouvoir et depuis nous avons soif, sur ces routes d’enfer pavées de bonnes intention.

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