Jai vu le jour de ma naissance. Le
temps était gris et la Seine charriait les boues de lautomne. Jai vu le
chagrin du monde et langoisse de la vie.
Jai vu la chute terrible de lhomme qui gravit la montagne et tombe quand la
terre éternue.
Jai vu la ville enfouie sous les dunes du désert de Mauritanie, le port que la
terre sépare aujourdhui de la mer, le château de sable peu à peu submergé par
les vagues. Jai vu le fennec de Syrie, la patte brisée, se traîner sous le soleil
brûlant.
Jai vu Notre Dame immobile au fil des saisons.
Jai vu des tours sécrouler, des genoux denfant saigner. Jai vu
les cafards tomber des plafonds et la poussière remplir la chambre des mourants.
Jai vu le sorgho que lon bat après la moisson. Jai vu la paille brûler
pour la Saint Jean. Jai vu les fruits que les marchands narrivent pas à
vendre pourrir dans le caniveau. Jai vu lherbe fauchée par mon grand père.
Jai vu les joues cramoisies de celui qui boit depuis vingt ans.
Jai vu la femme noire du Yémen tendre la main pour nourrir ses enfants. Jai
vu les enfants du Mali réclamer des bonbons aux passants étrangers. Jai vu les
prostituées de Budapest debout dans lombre des rues. Jai vu le père qui
attend ses enfants à la grille du lycée mais que ceux-ci feignent de ne pas voir en
passant devant lui. Jai vu celui qui attend devant un cinéma alors que la séance
est passée. Jai vu les trains arriver vides de lêtre que lon
espérait. Jai vu lenfant perdu qui cherche ses parents en pleurant.
Jai vu la mouche qui vole dans une pièce jusquà tomber morte. Jai vu
languille que lon pêche et que lon assomme contre un tronc
darbre. Jai vu lablette qui sasphyxie dans un bocal dont on
na pas pensé changer leau. Jai vu le hérisson plat de toutes les
voitures, qui, sur la route, lui sont passés dessus.
Jai vu des phrase de haine peintes sur les murs. Jai vu des portes fermées
par dizaine de milliers. Jai vu les sièges du métro lacérées au rasoir.
Jai vu des pneus brûler dune fumée noire. Jai vu les vitres brisées
par les tempêtes, les caves inondées par leau des égouts. Jai vu les
serrures forcées et les meubles renversés. Jai vu les barreaux pour se protéger,
les vigiles postés avec leur chien, le digicode aux touches grasses des doigts qui se
pressent. Jai vu des voitures fracassées, des scooters renversés, des corps
étendus. Jai vu les larmes.
Jai vu les tas dordures, le trop vide et le trop plein. Jai vu
lorgueil de celui qui possède trop. Jai vu lhomme fouiller dans les
poubelles. Jai vu les étals de la rue de Bretagne, le soir de Noël, seul et sans
argent. Jai vu le coucher du soleil sans penser quil était beau. Jai vu
la mer sans envie de my baigner. Jai vu la colère. Jai vu le
désespoir. Je les ai vu sur le visage des hommes. Jai vu le feu dévorer des arbres
entiers. Jai vu les éboulis de pierre descendre sur des champs cultivés. Jai
vu des camps de pierre recouvrir la terre entière.
Jai vu la lèpre sur la face dun homme. Jai cru la voir, moi aussi, sur
mes mains, sur mes bras. Jai vu la maigreur de ceux qui sont malheureux. Jai
vu les yeux délavés de ceux qui ont trop pleuré. Jai vu les crânes chauves des
femmes vieillissantes. Jai vu la chauve souris prise à la glu, loiseau
heurter la glace dune fenêtre, le cheval trébucher sur un obstacle.
Jai vu les bras croisés, mes mains fermées. Jai vu les hommes accroupis,
agenouillés, prosternés devant la croix. Jai vu les hommes implorer en frappant
leur visage contre la terre. Jai vu des chemins de croix.
Jai vu le ventre de la femme sarrondir neuf mois durant.
 
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