Pascal Desrousseaux : Ecrivain?

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J’ai vu le jour de ma naissance. Le temps était gris et la Seine charriait les boues de l’automne. J’ai vu le chagrin du monde et l’angoisse de la vie.
J’ai vu la chute terrible de l’homme qui gravit la montagne et tombe quand la terre éternue.
J’ai vu la ville enfouie sous les dunes du désert de Mauritanie, le port que la terre sépare aujourd’hui de la mer, le château de sable peu à peu submergé par les vagues. J’ai vu le fennec de Syrie, la patte brisée, se traîner sous le soleil brûlant.
J’ai vu Notre Dame immobile au fil des saisons.
J’ai vu des tours s’écrouler, des genoux d’enfant saigner. J’ai vu les cafards tomber des plafonds et la poussière remplir la chambre des mourants. J’ai vu le sorgho que l’on bat après la moisson. J’ai vu la paille brûler pour la Saint Jean. J’ai vu les fruits que les marchands n’arrivent pas à vendre pourrir dans le caniveau. J’ai vu l’herbe fauchée par mon grand père. J’ai vu les joues cramoisies de celui qui boit depuis vingt ans.
J’ai vu la femme noire du Yémen tendre la main pour nourrir ses enfants. J’ai vu les enfants du Mali réclamer des bonbons aux passants étrangers. J’ai vu les prostituées de Budapest debout dans l’ombre des rues. J’ai vu le père qui attend ses enfants à la grille du lycée mais que ceux-ci feignent de ne pas voir en passant devant lui. J’ai vu celui qui attend devant un cinéma alors que la séance est passée. J’ai vu les trains arriver vides de l’être que l’on espérait. J’ai vu l’enfant perdu qui cherche ses parents en pleurant.
J’ai vu la mouche qui vole dans une pièce jusqu’à tomber morte. J’ai vu l’anguille que l’on pêche et que l’on assomme contre un tronc d’arbre. J’ai vu l’ablette qui s’asphyxie dans un bocal dont on n’a pas pensé changer l’eau. J’ai vu le hérisson plat de toutes les voitures, qui, sur la route, lui sont passés dessus.
J’ai vu des phrase de haine peintes sur les murs. J’ai vu des portes fermées par dizaine de milliers. J’ai vu les sièges du métro lacérées au rasoir. J’ai vu des pneus brûler d’une fumée noire. J’ai vu les vitres brisées par les tempêtes, les caves inondées par l’eau des égouts. J’ai vu les serrures forcées et les meubles renversés. J’ai vu les barreaux pour se protéger, les vigiles postés avec leur chien, le digicode aux touches grasses des doigts qui se pressent. J’ai vu des voitures fracassées, des scooters renversés, des corps étendus. J’ai vu les larmes.
J’ai vu les tas d’ordures, le trop vide et le trop plein. J’ai vu l’orgueil de celui qui possède trop. J’ai vu l’homme fouiller dans les poubelles. J’ai vu les étals de la rue de Bretagne, le soir de Noël, seul et sans argent. J’ai vu le coucher du soleil sans penser qu’il était beau. J’ai vu la mer sans envie de m’y baigner. J’ai vu la colère. J’ai vu le désespoir. Je les ai vu sur le visage des hommes. J’ai vu le feu dévorer des arbres entiers. J’ai vu les éboulis de pierre descendre sur des champs cultivés. J’ai vu des camps de pierre recouvrir la terre entière.
J’ai vu la lèpre sur la face d’un homme. J’ai cru la voir, moi aussi, sur mes mains, sur mes bras. J’ai vu la maigreur de ceux qui sont malheureux. J’ai vu les yeux délavés de ceux qui ont trop pleuré. J’ai vu les crânes chauves des femmes vieillissantes. J’ai vu la chauve souris prise à la glu, l’oiseau heurter la glace d’une fenêtre, le cheval trébucher sur un obstacle.
J’ai vu les bras croisés, mes mains fermées. J’ai vu les hommes accroupis, agenouillés, prosternés devant la croix. J’ai vu les hommes implorer en frappant leur visage contre la terre. J’ai vu des chemins de croix.
J’ai vu le ventre de la femme s’arrondir neuf mois durant.

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